Guerre des prix dans les télécoms français : une grande manipulation ?

Il y des fois où le hasard fait tellement bien les choses qu’on en vient à se demander s’il s’agit véritablement du hasard, à plus forte raison lorsque les « heureux hasards » coïncident parfaitement avec la volonté de personnes réputées pour leur malice.

J’ai déjà parlé ici de la désormais quasi-certaine et imminente consolidation du secteur des télécoms français qui conduira à la disparition de l’un des 4 parmi Orange (pas lui bien sûr), SFR, Bouygues et Free.

Quelques jours seulement après que Stéphane RICHARD, suivi de très près par la DG d’Orange sur BFM (une radio du groupe Altice), ait évoqué « la guerre des prix » pour justifier de la nécessité de revenir à 3 acteurs plutôt que 4, voilà pas que, comme par magie, toute la presse s’empare du sujet en ne manquant pas de dramatiser la situation et de dépeindre une situation cataclismique dont la seule issue serait une consolidation.

C’est ainsi que, pour ne citer que lui, l’Epress (comme par hasard, proprité de Altice-SFR ;-), titrait hier :

Guerre des prix: jeu de massacre dans les télécoms

Express

Le journal Les Echos (propriété du beau-père de Xavier NIEL 😉 lui emboitait aussitôt le pas, sans doute porté par un même élan d’inspiration. en titrant, accrochez-vous bien, « La guerre des prix ravage les télécoms ».

C’est fou comme le hasard fait bien les choses, non ?!

Mais à force de vouloir en faire trop, la ficelle semble un peu grosse, vous ne trouvez pas ?

Tentons donc de prendre un peu de recul et d’essayer de comprendre ce qui se passe ou plutôt quelle histoire on nous raconte et quelles couleuvres on tente encore de nous faire avaler.

D’abord, il me semble utile de rappeler que les acteurs en présence (ces opérateurs) ont tous, sans exception, un palmarès juridique et judiciaire bien rempli et que s’il y en a à qui je ne donnerai pas le bon dieu sans confession, ni même avec d’ailleurs, ce sont bien ces cocos là. Méfiance et prudence, donc…

Ensuite, et comme le rappelle l’auteur de l’article de l’Express, fort bien fait au demeurant, ces mêmes acteurs ont déjà tenté à 7 reprises de fusionner pour revenir à 3, vous savez, cette belle époque dont j’ai parlé ici et qui a conduite trois d’entre eux à devoir payer des amendes pour entente (Free n’avait pas encore lancé le mobile), lesquelles amendes ont été considérablement moins chères que les profits qu’ils ont engrangés aux dires même des Autorités, ce qui semble drôlement paradoxal. Pas étonnant qu’lls en gardent un bon souvenir, donc.

Surtout, ils savent que leur volonté de fusionner va se heurter d’une part à Emmanuel MACRON dont il s’est dit à l’époque de la tentative de rachat de Bouygues par Orange qu’il avait été tellement exigeant que l’opération n’avait pas pu se faire. Idem pour les Autorités (des télécoms et de la concurrence) qui ne voient pas vraiement cette fusion et se retour en arrière d’un bon oeil, d’une part parce qu’elles ont de la mémoire, et d’autre part parce qu’à chaque fois que ça s’est produit en Europe et ailleurs, les consommateurs ont trinqué comme le montre le rapport -pourtant soft et édulcoré- du BEREC que l’ARCEP a fait traduire fort opportunément avant de le mettre à disposition sur son site.

Donc, nos 4 lascars savent bien que la partie va être serrée et qu’après 7 tentatives infructueuses, il faut que la prochaine soit la bonne. Il faut à tout prix forcer la main des politiques et des institutions en les convaincants que si elle s’y opposent, alors les investissements cesseront et que des plans sociaux se succèderont.

Cette fusion est dans intérêt commun, ou plus exactement dans l’intérêt de chacun d’entre eux, chacun pour des raisons différentes. J’y reviendrai.

En lisant les derniers articles parus sur le sujet puis en les mettant en perspective des déclarations de Stéphane Richard, et après avoir lu le président de l’ARCEP dire qu’il n’y était désormais plus opposé, je me dis que l’opération va bon train et qu’elle est déjà probablement ficelée et toute prête et bien au chaud dans les cartons. Puisque les coquins sont d’accords entre eux, ils s’attaquent désormais à la phase de communication et de préparation de l’opinion politique et publique qui consiste à expliquer et convaincre que c’est une bonne chose et que l’avenir sera meilleur ainsi.

Et c’est ce qui est en train de se passer, comme par hasard …

Flashback et analyses :

  • SFR a connu les déboires que tout le monde connait. Sa holding croule sous plus de 50 milliards de dettes et la confiance des investisseurs et prêteurs est rompue. S’l est avéré qu’Altice, la maison mère de SFR, maîtrise parfaitement les montages financiers complexes, les trusts, holdings dans les paradis fiscaux etc., il s’est avéré que le management n’était pas à la hauteur pour diriger une société de la taille de SFR. Le groupe a déjà scindé ses actifs Europe de ceux des USA, logé la majeure partie des dettes sur l’Europe, si bien que les USA sont protégés et que la partie Europe est prête à être vendue. C’est même désormais une nécessité absolue considérant qu’à compter de 2021, la société va devoir se refinancer et qu’elle ne le pourra pas en l’état actuel de ses comptes et de ses dettes. Il faut sauver le soldat Drahi.
  • Orange a une activité diversifiée à l’international et est dominante en France. Condamnée à de multiples reprises à des amendes symboliques (au regard des gains et avantages acquis) pour ses pratiques anticoncurrentielles, l’entreprise est assise sur une position confortable mais elle fait face à des investissements coûteux (Fibre et 5G) dont elle entend bien tirer des profits substantiels. Une fusion serait donc une très bonne chose, raison pour laquelle elle plaide en sa faveur. En outre, son président est empêtré dans l’affaire Tapie dont on ne devrait pas tarder à entendre reparler et il y a fort à parier que cette échéance prochaine motive grandement l’intéressé à faire diversion et à minimiser le sujet. Quoi de mieux en effet qu’une importante fusion et des enjeux colossaux sur l’emploi pour justifier auprès des plus hautes instances de la nécessité de le laisser tranquille …
  • Bouygues Télécom est souffreteux. Certes, une restructuration interne a été faite avec brio et l’entreprise qu’on qualifiait « d’homme malade » il y a un an a réussi à sauver sa peau, à reconquérir des clients tout en limitant ses coûts, si bien qu’elle est revenue à un résultat d’exploitation positif, ce qui est encourageant et lui permet de se présenter en bonne posture dans les négociations de fusion. Mais ce retour en grâce ne saurait masquer sa faiblesse et ses pertes structurelles, les amortissements n’étant pas pris en compte dans le résultat d’exploitation. De ce fait, avec sa part de marché somme toute assez faible, surtout dans le fixe, et son retard irratrappable sur la fibre, la société est incapable de faire face toute seule aux investissements à venir dans la fibre et la 5G pour rester compétititive. Elle a impérativement besoin d’une fusion/concentration, faute de quoi elle connaîtra la déroute.
  • Free, enfin, a vu son cours de bourse fondre de moitié en un an. D’aucuns s’en étonnent et mettent ça sur le compte de « la guerre des prix » mais en réalité il n’en est rien. Il suffit pour s’en convaincre de regarder son ratio PER (Price earnings ratio) qui est désormais de 18 quand la « norme » voudrait qu’il soit plutôt aux alentours de 15, ce qui veut dire que la valorisation de l’entreprise est encore excessive malgré cette chute vertigineuse. Pourquoi était-elle si élevée avant alors ? Tout simplement parce que son dirigeant fondateur, Xavier Niel, a une aura forte et que durant toutes ses années, il est parvenu à faire passer Free pour ce qu’elle n’était pas : une startup avec un potentiel quasi infini de croissance. Une sorte de Uber ou d’Amazon donc. Avec les premiers soubressauts et ratés commerciaux, le marché et les analystes se sont réveillés et après avoir réalisé que la société était devenu un opérateur classique depuis bien longtemps, ils ont réévalué sa valorisation pour la ramener à ce qu’elle aurait dû rester, proche des standards et comparable à ses pairs. Oups ! La société n’a pas d’autre choix que de se vendre ou fusionner avec un autre si elle veut survivre et pouvoir financer le lancement d’une nouvelle box, terminer de poser les milliers d’antenntes mobile qu’elle n’a pas posées par ce qu’elle utilisait le réseau d’Orange et qu’elle pariait sur une fusion, poser de la fibre où elle est aussi en retard, financer sa périlleuse et coûteuse aventure italienne enfin.

Tout le monde parmi les protagonistes a donc intérêt à ce que la fusion se fasse et comme ils ont bien compris qu’elle ne passerait pas facilement, ils ont choisi de s’y prendre autrement, en l’imposant.

Quoi de mieux en effet qu’une « guerre des prix », « sanglante » en apparence, pour convaincre que la seule façon de revnir à la paix, c’est une fusion ?

D’ailleurs, pas dupe, le Président de l’ARCEP n’a pas manqué de le relever dans son interview à La Tribune :  » Mais cette bataille, c’est bien les opérateurs qui l’ont choisie… C’est leur décision ».

Tout ça est cousu de fil blanc. Les 4 opérateurs se sont mis d’accord entre eux pour se faire mal et signer un peu afin de parvenir à leurs fins. Et la fin justifie les moyens.

Drahi s’en fiche du cours de bourse d’Altice Europe, pourvu qu’il vende SFR et touche du cash pour éponger une vingtaine de milliards de dette, et le cours remontera. Il a son temps. Bouygues et Free savent que leuts valos reposent davantage sur un multiple d’Ebitda que sur le cours de bourse. Idem pour Stéphane RICHARD dont ce n’est pas le première préoccupation.

Les questions que je pose sont :

  • les politiques vont-ils accepter de se laisser manipuler aussi facilement ?
  • Les Autorités vont-elles acceptées d’être ainsi instrumentalisées ?
  • Surtout, s’il est certain qu’une entente sur les prix (généralement à la hausse) conduit à une condamnation, est-ce qu’une entente sur les prix (même à la baisse et à prix cassés) sera t’elle sanctionnée considérant qu’elle sert un but coupable, consistant à créer ainsi un contexte propice à la remontée des prix.

Ce serait sans doute une grande première dans l’histoire de la régulation. Du jamais vu ailleurs dans le monde. Un cas d’école. Mais s’il se déroule conformément au plan des protagonistes sans être sanctionné, alors, ce sera là aussi sans doute une situation qui sera citée mondialement en exemple dans les écoles de commerce et de droit de la concurrence.

 

 

 

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