Consolidation du secteur télécom, les plans sont prêts

Cette histoire de consolidation qui consisterait à revenir à 3 opérateurs au lieu de 4 comme c’était le cas avant l’arrivée de Free est un véritable serpent de mer. On ne compte plus les tentatives infructueuses ni les annonces et projets en ce sens.

Les plus perspicaces d’entre vous se souviendront pourtant certainement ô combien   avant ce boum provoqué par l’arrivée de Free le monde des télécoms français était parfait et merveilleux. Tellement d’ailleurs, que les opérateurs d’alors avaient préféré s’entendre sur les prix et la répartition des parts de marché plutôt que de se faire concurrence comme c’est rappelé sur cet article de Wikipédia :

L’affaire de l’entente entre trois opérateurs de téléphonie mobile en France porte sur la concertation des trois opérateurs de téléphonie mobile historiques sur le territoire français à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Le 1er décembre 2005, le Conseil de la concurrence condamne les opérateurs SFR, Orange et Bouygues Telecom à une amende de respectivement 220, 256 et 58 millions d’euros pour entente1. Selon l’UFC – Que Choisir, « les trois opérateurs ont en effet, grâce à cette entente, fixé des prix artificiellement élevés au détriment de tous les utilisateurs pour un préjudice global estimé entre 1,2 et 1,6 milliard d’euros. »2

On comprend que les intéressés ressentent de la nostalgie en repensant à cette belle époque et on comprend l’embarras des pouvoirs publics et des Autorités devant la perspective de ce retour en arrière, d’autant qu’un récent rapport du Berec démontre que dans tous les pays qui sont repassés de 4 à 3, les prix ont considérablement augmenté, ce qui n’est pas surprenant puisque c’est l’objectif ouvertement affiché.

Quand on y pense d’ailleurs, l’affaire est juteuse puisqu’on nous explique sans que cela ne heurte ni n’alerte personne, que les opérateurs ont engrangé ensemble plus de 1,2 milliards d’euros durant la période (fourchette basse et très prudente) quand les amendes cumulées qu’ils ont versées représentent ensemble à peine 500 millions d’euros. On aurait voulu les remercier et les inciter à récidiver qu’on ne s’y serait pas pris autrement, ce que les faits démontrent aisément par ailleurs tant on peut constater qu’ils n »hésitent pas récidiver encore et toujours comme on peut le voir parmi ces quelques exemples pris parmi une longue série :

ORANGE CONDAMNÉ À VERSER PRÈS DE 53 MILLIONS D’EUROS À SFR

SFR condamné à 96,7 millions d’euros pour ses retards dans les Hauts-de-Seine

CONCURRENCE : ORANGE ET SFR CONDAMNÉS À 183 MILLIONS D’EUROS D’AMENDE

SFR a été condamné pour “clauses illicites et abusives” par la Cour d’appel de Paris

Orange condamné à indemniser Digicel pour ses pratiques anticoncurrentielles

L’Autorité de la concurrence condamne SFR à 40 millions d’euros d’amende, en lien avec son rapprochement avec Numericable

Orange condamné à une amende record de 350 millions d’euros pour pratiques anticoncurrentielles

Condamnation d’ORANGE à 7 millions d’euros de dommage-intérêts

Tarifs abusifs: Condamnée, SRR « reconnait » cette pratique et parle de « maladresse »

Concurrence : les anciennes pratiques de France Télécom une nouvelle fois condamnées. Cette fois dans les DOM

Outremer Telecom : SFR condamné à 15 millions d’amende pour non respect de ses engagements

 

Vous avez l’impression que les sanctions fonctionnent et dissuadent, vous ?!

 

Mais les choses ont changé. Patrick Drahi a racheté SFR qu’il s’est empressé de broyer, faisant ainsi chuter son cours de bourse et trembler les banquiers prêteurs qui militent désormais très activement, mais toujours très discrètement, en faveur d’une consolidation qui leur permettrait de retrouver l’espoir d’être remboursés des sommes colossales et délirantes qu’ils ont prêtées à Altice-SFR. Le cours de bourse de Iliad (Free) a été divisé par 2 en l’espace d’un an, Bouygues tente de faire bonne figure mais reste très fragile et continue de perdre de l’argent, incapable de suivre du côté des investissements dans la fibre et la 5G, et Orange tire la langue pour faire face aux importants investissements dans lesquels l’entreprise est engagée afin de pouvoir reconstituer dans la fibre le monopole qu’elle détient dans le cuivre.

Chacun d’eux souhaite donc ardemment cette consolidation et tous tentent de convaincre les politiques et les Autorités du bienfondé d’un tel projet. C’est ainsi que Stéphane Richard, le président d’Orange, est monté au créneau il y a 2 jours devant les parlementaires qui l’auditionnaient :

SR

Comme tout plan de communication savament orchestré à l’avance, c’est la DG d’Orange qui montait à son tour au créneau sur BFM hier matin histoire d’enfoncer le clou et de nous chanter une petite musique qui va nous être jouée sans cesse pendant les prochaines semaines, histoire de bien préparer l’opinion et de faire pression sur les décideurs publics.

BFM

On notera au passage que les arguments d’Orange ne manquent pas de piquant quand on repense à ses comportements passés, mais pas si anciens. Par exemple, entendre Stéphane Richard regretter l’insuffisance de compétiteurs sur le marché entreprises quand on sait que son entreprise a sciemment verouillé ce marché en toute illégalité et en parfaite connaissance de cause pendant plus de 10 ans pour n’être sanctionnée au final qu’à seulement 350 millions d’euros d’amende, ferait doucement rigoler si ce n’était pas tout le tissu économique français qui avait fait les frais des ses agissements. S’il est vrai que la somme de 350 millions d’euros d’amende peut sembler importante, et qu’elle l’est pour le commun des mortels, rapportée à un marché de près de 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an (!) pour ce seul marché dont Orange s’est accaparé plus de 70% de parts de marché grâce à ses pratiques coupables, la somme est tout bonnement ridicule.

Qui peut sérieusement croire que si tel n’était pas le cas, Orange récidiverait encore et toujours et que Patrick Drahi n’aurait pas hésité à lui emboiter le pas en commettant une infraction avant même d’avoir racheté SFR et alors même qu’il avait été averti ?

Lui, comme Orange, font un calcul économique simple. Combien je gagne si je triche, versus combien je risque d’avoir à payer si par malheur je me fais prendre ? Le fait qu’ils récidivent donne une idée du résultat de l’équation ainsi posée. Rien à cirer de l’amende.

Et quand à la DG d’Orange qui raconte, la larme à l’oeil, qu’elle est soucieuse de la compétitivité de la France, on s’étouffe en l’entendant tant elle semble oublier qu’Orange pose de la fibre en « omettant » très savamment de raccorder les immeubles exclusivement occupés par les entreprises, histoire de protéger sa position dominante sur ce marché le plus longtemps possible, ce afin de pouvoir continuer de pratiquer des prix prohibitifs pour des technologies et des débits dépassés, au détriment des entreprises françaises et ce faisant de toute l’économie du pays.

La DG nous explique aussi sans rougir que les offres ADSL à 5€ par mois, c’est malsain parce que ce serait de la vente à perte, ce qui à priori peut sembler vrai puisque la seule location d’une ligne ADSL auprès de … Orange… coûte la modique somme de 9€ par mois à l’opérateur qui propose cette offre. Mais elle oublie de dire que la pratique est normale et courante et qu’il s’agit simplement d’une « subvention » ou « promotion » que l’opérateur conscent pour espérer capter d’autres revenus annexes auprès du client ainsi acquis : bouquets de chaines de TV, options de téléphonie, abonnements mobile, roaming, VoD, offre musicale, appels surtaxés, offres antivirus etc. etc. … toutes pratiques qu’Orange connait et utilise régulièrement, par exemple quand elle vous « offre » un iPhone à 800€ pour la souscription d’un abonnement mobile à 50€ par mois ou bien encore quand elle vend à 9€ une offre fibre dont elle propose la location à 15€ par mois aux autres opérateurs, ce que le journaliste @ssoumier ne manque d’ailleurs pas de relever avec malice.

Mais que propose et que veut Orange, finalement ?

Faire cesser la guerre des prix ? Une forme de nouvelle entente, implicite cette fois, pour éviter d’être condamné à nouveau, mais réelle si elle advenait puisqu’elle aurait été annoncée et qu’elle aurait été convenue par média interposés ?

Orange sait bien que ce n’est pas réaliste, notamment parce que certains opérateurs ont des équipements ADSL très largement amortis depuis très longtemps et qu’il est donc logique et normal qu’ils les proposent à des prix cassés de la même manière qu’on vous propose les téléviseurs LCD à des prix sacrifiés depuis que l’OLED est sorti et qu’il s’est démocratisé.

En réalité, on le comprend parfaitement et, une fois de plus, le journaliste se montre perspicace en le relevant en fin d’interview, ce dont Orange parle et ce qu’elle appelle de ses voeux, c’est une consolidation dont on peut facilement deviner que si ses principaux cadres en font la promotion comme c’est le cas, c’est que les modalités pratiques en sont déjà convenues entre les différents protagonistes.

Difficile de dire à quoi elle aboutira ne sachant pas qui rachètera qui et qui passera des accords avec qui. Toujours est-il que les théories fumeuses de la DG d’Orange en prendront un sacré coup dans l’aile.

En effet, soutenir qu’il faut maintenir une concurrence dans les infrasctructures (avoir des réseaux différents) quand on milite pour une consolidation dans le même temps est un véritable exercice d’équilibiriste. D’abord, parce que pour ce qui est de la fibre, il n’y a pas de concurrence en zone RIP (réseaux d’initiative publique) puisqu’un seul réseau est posé et utilisé indifféremment par tous les opérateurs, il n’y en a pas non plus en zone AMII (zone d’Appel à Manifestation d’intérêt, traduisez zone moyenement dense) dans lesquelles un seul opérateur (très majoritairement Orange) pose une fibre qui est ensuite louée aux autres ; et pour ce qui concerne la zone très dense (les centres des grandes agglomérations), il y a peu de chances pour qu’une différence apparaisse entre les opérateurs après une opération de fusion. Elle risque au contraire de s’estomper voire de disparaitre selon les différents scénarii. Ce sera la même histoire dans le mobile où SFR et Bouygues partagent déjà leurs réseaux tandis que Free utilise celui d’Orange et que les zones blanches vont être couvertes en commun par tous les opérateurs suite à l’accord survenu en début d’année avec le gouvernement qui a consenti un cadeau de plusieurs milliards d’euros sur le prix des licences en contrepartie de cet engagement, un peu comme si on vous permettait de construire vos ateliers ou votre usine en contrepartie d’une subvention ou d’un crédit d’impôt. Après tout, pourquoi pas si c’est bon pour le pays et pour l’intérêt général, ce qui n’a pas véritablement été démontré, mais on ne pourra que relever que cet argument bat en brèche celui d’Orange sur la compétition par les infrastructures, une fois de plus.

Quelle que sera la combinaison retenue (Bouygues rachète SFR, Free et Bouygues fusionnent …), il ne fait aucun doute que le consommateur sera perdant du fait du ramolissement de l’intensité concurrentielle qui reviendra à ce qu’elle était avant, un simulacre. Les promotions cesseront, les tarifs augmenteront doucement, mais surement.

Mais ce sont surtout les entreprises qui seront incontestablement les premières et plus grandes perdantes du fait de cette consolidation que l’on se prépare à nous annoncer dans le courant des premiers jours de janvier 2019, au retour des vacances au ski. Aucun des « nouveaux acteurs » n’aura plus d’intérêt à aller se battre sur ce marché dont tous s’attacheront à préserver la valeur, c’est à dire à conserver des marges très confortables. Un véritable duopole sera reconstitué, ce que toutes les Autorités s’accordent à reconnaître comme étant un scénario catastrophe :

« A l’Arcep, nous avons une conviction profonde : deux acteurs, ce n’est pas assez. Nous ne croyons pas au duopole. Pourquoi ? Parce que cette situation ne permet pas d’entretenir une dynamique d’investissement, d’innovation et de tarification suffisamment forte. L’expérience montre qu’au bout d’un moment, les deux gros se regardent toujours en chien de faïence

Alors que plus de 4 millions de foyers français ont déjà opté pour la fibre optique, les entreprises accumulent les retards en raison d’une politique et d’une stratégie conduite par Orange pour préserver ses marges et sa position ultra dominante sur ce marché.

A ce stade, et puisque la consolidation semble déjà avoir été actée, seules les Autorités et les pouvoirs publics pourront tenter d’en limiter les effets négatifs en imposant des règles censées garantir le bon fonctionnement du marché. Mais avec des acteurs qui ont largement démontré leur tendance à tricher et à ne jamais respecter les règles fixées, quel crédit peut-on apporter à des telles obligations ?

Il serait temps que les Autorités infligent enfin à ces géants de véritables sanctions, à la hauteur et en proportion des gains obtenus par leurs pratiques de triche, de sorte de les dissuader une fois pour toutes de récidiver.

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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